Nancy s'assit au fond de la salle, y cherchant le calme nécessaire à l'accomplissement de ce qui l'avait justement menée ici. Le décor de ce lieu dans la nature de ce
qui le distingue de tous les autres endroits, avait cette évidence qui ne justifiait pas qu'on le décrive avec plus de précision. Après tout un bar est un bar songeait Nancy, ou que ses habitués
le connaissent par coeur, ou que ceux qui en ignorent tout aient la curiosité de les découvrir sans qu'il n'y ait besoin de les en convaincre par une habile description, ou que ceux qui ne s'y
rendent pas n'en aient jamais la tentation. Le serveur ne s'en formalisa pas outre mesure, se contentant d'une vague appréciation de la situation et en conclut qu'il n'existait pas de raison
suffisante pour ne pas avoir à prendre la commande de qui restait finalement une simple cliente. La chose faite, Nancy ouvrit aussitôt le livre qu'elle avait amené et lut :
[...] Le climat martien
Les conditions de vie sur Mars sont particulièrement hostiles à la vie telle que nous la
connaissons. L'atmosphère est composée principalement de dioxyde de carbone (95,32%), de diazote (2,7%) et d'argon (1,6%). Mais l'oxygène y figure en quantité minime : 0,13%.
Contrairement à la Terre, Mars n'est pas protégée des rayons UV par une couche d'ozone : elle est donc largement exposée aux radiations mortelles du soleil. La pression n'est que de 6 hPa, soit
150 fois moins que celle de la Terre. La température moyenne de Mars est de -53°C, mais les écarts peuvent atteindre plus de 50°C entre le jour et la nuit.
Pour couronner le tout, de violentes tempêtes de sable balayent la surface périodiquement, et peuvent modifier le climat de façon importante. Lors d'une tempête observée en juillet 2001, la
température de l'atmosphère a bondi de 30°C !
Pourtant, Mars n'a pas toujours été cet enfer glacé. A l'origine, elle devait posséder une atmosphère assez proche de celle de la Terre il y a quatre milliards d'années, composée de gaz légers
(hélium et hydrogène). Mais sa faible gravité n'a pas pu les retenir, et les gaz se sont échappés dans l'espace. A peine un milliard d'années après sa formation, il ne restait déjà presque rien
de l'atmosphère martienne.
De l’eau sur Mars ?
La vallée de Reul Vallis se situe à l’est du bassin Hellas. Elle pourrait avoir été creusé par un écoulement d’eau. Le lit de la rivière mesure environ 100km.
Cette photo, prise par Mars Global Surveyor en 2000, montre la calotte polaire sud à la fin de l'été. En blanc, on observe le dioxyde de carbone gelé, qui s'est condensé. Le pôle mesure environ
420 km de diamètre.
En observant la multitude de canyons, cratères et vallées à la surface de Mars, on peut se dire qu'ils constituent les vestiges de rivières et de lacs asséchés.
Et pourtant, ce n'est pas si simple : si les traces d'écoulement ont bien été laissées par un liquide, ce dernier pourrait aussi être du dioxyde de carbone, ou de la lave très fluide...
Les scientifiques soupçonnent aussi l'existence d'eau gelée mélangée au CO2 au niveau des calottes polaires.
Mais d'après les calculs, l'eau ne pourrait être présente qu'en quantité minime.
La sonde Opportunity a décelé une énorme quantité de soufre dans les roches. Or, la présence de minéraux soufrés est souvent l'indice d'une altération par l'eau. Le robot a aussi repéré des
affleurements de roches sédimentaires, ce qui suggère qu'elles ont été déposées par un cours d'eau.
Mais pas de trace de calcaire, signe sur Terre des océans et rivières chauds. L'argile aussi est très rare sur Mars. Bref, la planète est aujourd'hui complètement desséchée.
Si de l'eau a un jour coulé à la surface de Mars, elle a en tous cas disparu depuis bien longtemps : au moins 3,8 milliards d'années. Aujourd'hui, l'eau ne pourrait être qu'enfermée dans le
sous-sol, sous trois formes possibles : liée à des minéraux comme l'argile, contenue dans des interstices rocheux, ou dans des poches de glace aux pôles.
Sur Terre, la vie est d'abord apparue dans l'eau : c'est pourquoi la question de la présence, ou non, d'eau sur Mars, est fondamentale pour les exobiologistes.
Que chercher ?
Trois conditions sont nécessaires à l'apparition d'une forme de vie. La première est la présence d'un élément chimique comme le carbone, à partir duquel les molécules peuvent se former. La
deuxième est l'introduction de gaz type méthane ou de molécules organiques comme celles qu'on retrouve dans les sources thermales. Enfin, il faut un solvant au sein duquel se déroulent les
réactions chimiques ; l'eau par exemple. Avec l'énergie solaire, les réactions chimiques peuvent alors donner lieu à la production de molécules complexes.
Les scientifiques pensent donc que si on trouve de l'eau sur Mars, il est presque sûr que l'on trouvera aussi la vie. Cette vie ne pourrait cependant être qu'élémentaire. Un microbe déposé sur
Mars devarit être capable d'hiberner durant l'hiver, à l'abri des UV destructeurs, en attendant l'arrivée de l'été.
Certaines spores (cellules reproductrices des végétaux et champignons) ou bactéries présentent par exemple ces caractéristiques. Sur Terre, des biologistes ont découvert des cellules qui vivent
au ralenti dans la glace pendant des milliers d'années.
Les sondes ne se contentent pas de chercher de l'eau : Beagle 2 (perdu par la Nasa en 2003) devait tenter par exemple de déceler du méthane, considéré comme le marqueur d'une activité biologique.
Les futurs robots de la Nasa pourront aussi détecter la présence d'hydrogène et analyser précisément la composition du sol.
Ces traces observées dans la Vallée Marineris ont été formées par l'érosion : les "îles" représentent les obstacles qu'a rencontré la rivière, coulant du Sud vers le Nord. Une de ces îles mesure
environ 400 m de diamètre.
Ou chercher ?
Une fois que l'on sait ce qu'on veut trouver, reste à ne pas envoyer des sondes au hasard. Un robot comme Opportunity parcourt au maximum quelques mètres par jour : pas de quoi couvrir toute la
surface martienne, qui fait tout de même 145 millions de km²...
Les astrobiologistes se concentrent donc sur tous les environnements susceptibles d'avoir reçu de l'eau liquide par le passé : réseaux fluviaux, roches poreuses, édifices volcaniques, et cratères
d'impact.
Ces derniers pourraient en effet avoir accueilli des sources hydrothermales, la croute martienne étant très morcelée sur les lieux de l'impact. L'eau stagnante y aurait aussi plus facilement
séjourné.
De même, on va privilégier l'exploration des roches sédimentaires, les seules dans lesquelles on peut éventuellement découvrir des fossiles. Les calottes polaires, dont on suppose qu'elles
abritent des lacs sous-terrains, sont aussi à explorer. Enfin, comme on cherche de la vie souterraine, il est important pour les prochaines missions de trouver un endroit où l'on pourra
facilement effectuer des forages, donc où la couche superficielle est mince.
Mais difficile de ne pas se tromper en l'absence d'analyse minéralogique. Les scientifiques ont longtemps cru par exemple que le site de White Rock, un grand cratère de couleur blanche, était le
vestige d'un ancien lac dont le fond était recouvert de sel. Hélas, la sonde Mars Global Surveyor a finalement révélé que White Rock n'est simplement qu'un vaste désert recouvert de poussière
plus claire que celle environnante.
Au fond de ce cratère de 35 km de large et 2 km de profondeur, on peut voir un reste de glace. Cette calotte ne peut en effet pas être du CO2 gelé, car à l'époque où la photo a été prise (en
été), ce dernier est déjà évaporé dans l'hémisphère Nord, où il se condense massivement durant l'hiver.
Les meteorites martiennes
De Mars, on ne dispose donc que des images rapportées par les orbiteurs et des analyses transmises par les robots. Seulement ? C'est oublier les météorites, qui constituent de vrais échantillons
de roches martiennes. Plus de 50 ont été retrouvées à ce jour, allant de quelques grammes à plusieurs kilos.
Mais la plupart des météorites retrouvées sont très jeunes (entre 170 millions d'années et 1,3 milliards d'années), et nous apportent donc peu de renseignements sur le passé de la planète
rouge.
De plus, elles sont été soumises à des températures supérieures à 2000°C lors de leur entrée dans l'atmosphère terrestre. De quoi réduire à néant une éventuelle forme de vie. Enfin, comment
différencier des bactéries d'origine martienne et celles qui se sont rajoutées une fois la météorite sur Terre ?
Une météorite retient toutefois l'attention des spécialistes : il s'agit de ALH84001, découverte en 1984 dans l'Antarctique. En effet, cette dernière est vieille de 3,6 milliards d'années, et
aurait donc connu l'époque où Mars était encore "habitable".
Cinq indices de vie ont été relevés sur ALH84001 : des nanofossiles, des globules de carbonate, des cristaux de magnétite (synthétisés sur Terre par des bactéries), un champ magnétique (détruit
normalement par les rayons cosmiques et les fortes chaleurs actuelles sur Mars), et des composés organiques complexes, faisant penser à la désagrégation de tissus vivants.
Pris une par une, ces caractéristiques n'apportent aucune preuve formelle de la vie, mais ensembles, elles constituent un faisceau d'indices. Pourtant, pour chacun de ces derniers, d'autres
explications réfutant l'hypothèse de la vie ont été trouvées. Les prétendus nanofossiles seraient ainsi de simples défauts des minéraux, et les composés organiques auraient une origine
terrestre.
Entretien avec Philippe Labrot (CNRS)
— Quelles sont les chances qu'il existe une vie sur Mars ?
— Tout dépend si on parle de vie passée ou de vie actuellement. Je pense qu'il y a très probablement eu une vie sur Mars il y a plusieurs milliards d'années, mais l'évolution de la planète a été
différente de celle de la Terre. Aujourd'hui, Mars est complètement desséchée, et en surface, il est certain qu'on ne trouvera rien.
En profondeur, il existe peut-être encore des formes de vie. En tous cas, on n'aura pas de réponse définitive avec les sondes actuelles, dont les données récoltées donnent lieu à des
interprétations divergentes. Ce qui sera intéressant, c'est d'envoyer des robots capables de ramener sur Terre des morceaux de roches, qu'on pourra analyser avec des moyens plus performants.
— Quelles pourraient être ces formes de vie ?
— Une vie primitive, des bactéries ou des microbes - moisissures, lichens…. Sur Terre, les premières formes de vie visibles sont apparues seulement il y a 3,5 milliards d'années. 85% de
l'histoire de la Terre n'est constituée que d'organismes unicellulaires. Je ne vois pas pourquoi sur Mars elles auraient évolué plus vite, surtout dans des conditions plus difficiles.
— Pourquoi est-ce si important de découvrir de la vie sur Mars si elle ressemble à celle sur Terre ?
— Ce qui serait intéressant, ce serait justement de trouver des formes de vie différentes. Sur Mars, un hémisphère entier est constitué de roches primitives, qui ont complètement disparu sur
Terre et qui nous donneraient peut-être des informations sur notre propre planète. Aujourd'hui on ne connaît que la vie à base de carbone et d'eau. Mais certains scientifiques imaginent une vie à
partir de silicium. Est-ce que ces organismes utiliseraient de l'ADN, des protéines ?
En revanche, si jamais on trouve de la vie identique à la notre, on ne pourra pas savoir si elle est vraiment d'origine exogène, ou s'il s'agit d'une contamination. Les premières sondes
martiennes n'étaient pas très bien stérilisées, il est possible qu'on ait apporté nous-mêmes la vie sur Mars, et comment le saura-t-on ?
L'inverse est aussi envisageable : une météorite martienne aurait importé la vie sur Terre il y a 4 milliards d'années.A cette époque, la Terre était bombardée de météorites, c'est donc une
hypothèse très sérieuse. Enfin, il existait peut-être une forme de vie différente de celle que nous connaissons, et qui aurait même pu apparaître sur Terre. Et puis elle aura disparu, remplacée
par la vie actuelle, mieux adaptée à son environnement ou aux conditions du moment.
— Y a-t-il d'autres planètes dans l'Univers où on a une chance de trouver de la vie ?
— Dans le système solaire, il n'y a que Mars et Europe [NDLR : un satellite de Jupiter] sur lesquels il y aurait pu y avoir de l'eau, et donc la vie. Quand aux exoplanètes [au-delà du système
solaire], elles ressemblent pour la plupart à Jupiter : une énorme boule de gaz, sans surface rocheuse. Or on recherche une planète solide avec une atmosphère laissant supposer une vie. Par
exemple contenant de l'ozone ou du méthane, qu'on peut détecter plus facilement que l'oxygène.
Dans les 10 prochaines années, je pense qu'on trouvera une planète avec des continents et des mers : pourquoi la Terre serait-elle la seule dans ce cas ? Mais d'ici à prouver l'existence de la
vie sur cette planète… Déjà pour Mars, on n'y arrive pas !
Philippe Labrot fait partie du groupe de recherches exobiologie du CNRS (Centre de Biophysique moléculaire, CNRS Orléans). Il est titulaire de nombreuses maîtrises de géologie et de de biologie,
et d'un DESS en informatique. C'est l'un des trois plus grands spécialistes français de Mars. C'est aussi le créateur du site web nirgal.net, mine d'informations pour les professionnels comme
pour les amateurs. [...]
Décidemment on ne sait pas tout de ce monde là pensa Nancy. Le serveur revint à la charge :
« Faudrait p't'être songer à me régler, en effet finissant mon service au moment même où je suis en train de vous en parler, vous devez comprendre que je doive partir. D'une part l'affaire est
close pour aujourd'hui et d'autre part je crains que vous ne m'intéressiez en aucune façon.
— Evidemment je comprends, où avais-je la tête, me pardonnerez-vous ?
— Je ne saurais vous le dire avec la certitude que vous me priez d'avoir. Pour autant, vous êtes ravissante et je crains fort que nos rapports se fixent à cette évidence, et
dans leur surface et dans leur profondeur.
— Vous avez raison, je suis ravissante, décidemment cet article m'a orbitée autour de l'objet de ma soudaine fascination, rendant toute recherche de la présence de vie sur Mars sans objet à
présent que j'y gravite.
— Vous m'avez l'air aussi fendue que la tasse que j'ai eu l'inadvertance de ne pas choisir comme la situation exigeait qu'elle dut être : convenable.
— Vous voulez dire fêlée n'est-ce pas ?
— Non, juste ébréchée, vous savez comme ces fêlures, ces ruines qui relèvent plus qu'elles n'accablent.
— Je vous remercie, passez une bonne journée. »
Elle partit, et lui aussi, achevant de rendre parfaitement inutile la description de ce bar maitenant qu'il existait encore moins qu'auparavant. Pourtant un remord raisonnable me titillait,
après tout sans lui rien n'aurait été possible, devait-il sombrer dans le gouffre des choses dont on se sert sans rien leur rendre ?
C'était un bar bien courageux, tous derrière et lui devant.
commentaires