[...] Un homme l'air blasé, ou courroucé – nul ne le sut jamais – s'approcha aux alentours de 6h00-6h30 de nos deux héros sans forcément
chercher à diminuer le bruit que son déplacement sur ce type de revêtement dur ne manquait pas de provoquer :
— Bonjour...
— Oui en effet nous sommes au grand matin comme l'indique brièvement le premier paragraphe, il demeure donc raisonnable que vous nous saluer en ces termes plutôt qu'en un vague bonsoir ou un
indécis bon appétit, qui finalement aurait presque eu l'air grotesque.
— Cela va sans dire, mais ce n'est pas ce qui m'amène.
— Nous vous écoutons.
— Vous ne seriez pas un brin macho ? demanda la jeune femme.
— Pourquoi donc dites-vous cela ?
— Vous dites "nous" sans me demander mon avis, avouez qu'il existe des raisons tangibles de se poser cette question.
— Oui, je n'y avais pas pensé, je vous présente mes excuses, mais retenez tout de même qu'il apparait souvent utile qu'un des membres d'un groupe agisse pour l'ensemble des autres. Bien sûr
certains pourraient le faire pour en obtenir le commandement, ou tout le moins un avantage dans la hiérarchie, moi je tenais juste à dire "nous" à notre hôte pour gagner du
temps.
— Gagner du temps ?
— Quelque chose me dit que cet homme va être ennuyeux, très lent à exprimer ce qui lui semble être l'idée qui l'a décidé à venir nous visiter de grand matin. Si enfin vous-même me reprenez sur ce
genre d'évidence parce que votre dignité vous semble en souffrir j'ai peur que notre homme n'ait finalement eu raison sur toute la ligne.
— C'est-à-dire ?
— L'heure est matinale vous ne croyez pas ?
— Oui très juste.
— Et bien au train où vont les choses, sa lenteur – d'ailleurs nous ne l'avons toujours pas laissé s'exprimer –, votre susceptibilité et mon gout pour les phrases ne me semblent aucunement
propices à un dénouement rapide de notre affaire.
— Sans doute, mais tout cela me semble très excitant, avec vous on ne sait jamais où l'on va et si même il existe un quelconque avantage à s'y rendre.
— Admettons que je vous donne raison, il reste tout de même un point qui me chiffonne.
— Ha oui, lequel ?
— Cet homme est venu tôt pour nous rencontrer, je n'irais pas jusqu'à dire qu'il a fait un long chemin, puisqu'il vient de la piste n°4 juste à côté du diesel poids lourd, mais rien ne nous
permet d'affirmer qu'il ne l'aurait pas fait si une distance d'une tout autre envergure nous avait séparés. Or comme nous ne cessons de parler sans tenir compte de sa présence, il
pourrait se lasser et s'en retourner en songeant qu'il pourrait revenir plus tard dans la matinée, et ce d'autant plus facilement que, rappelez-vous, il vient de la piste juste à côté.
— Très bien mais... où voulez-vous en venir ?
— Et bien, imaginons qu'il meurt subitement il ne faudrait pas attendre longtemps pour que sa mère vienne nous voir puisque nous aurions été les dernières personnes à l'avoir vu vivant.
— Oui c'est certain.
— Elle ne manquerait pas de nous demander qu'elles furent ces dernières paroles. Et qu'aurions-nous à lui dire ? Oui cette homme, votre fils, nous l'avons vu l'instant avant sa mort, il a
simplement dit "bonjour". Laissons lui une chance je vous en prie, pour lui et pour sa mère, car les nôtres sont bénies avec tout ce que nous avons raconté, notre homme pourra leur dire quelque
chose de nous, de nos derniers instants. Vous êtes d'accord n'est-ce pas ? Ecoutons-le.
— Très bien.
Alors ils se retournèrent vers leur désormais très cher invité pour l'entendre, l'écouter, alors il leur dit :
— J'aime à vous écouter, mais ne croyez-vous pas qu'il devient urgent de quitter cette station service ? Cela fait trop longtemps que vous nous y bloquez.
— Vous avez raison, allons-y !
— Quoi tout de suite ?
— Bien sûr que oui, puisque vous me le demandez.
— On peut dire que vous avez le sens du départ.
— Ne croyez pas cela, ça fait trois mois que nous sommes bloqués ici.
Et tout le monde quitta cette station en moins d'une heure après que chacun ait réglé ce qu'il devait au pompiste. [...]
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